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Grossesse à 16 ans…

Sep 18, 2018 | 0 commentaires

A midwife examines a 17-year-old girl during the early hours of labor. Photo: A. Kari

Une sage-femme ausculte une jeune fille de 17 ans dans les premières heures au début de l’accouchement.

J’ai été toute la matinée assise au bureau me remettant à l’ange gardien de « AK », afin de prendre soin d’elle aujourd’hui, avec tendresse particulière et attention et me disant à moi-même « une fille de 16 ans ne devrait pas être en train d’accoucher en ce moment, dans tous les cas, mais encore moins dans les circonstances du genre de choses qui se produisent ici… »

Et c’est que, j’ai beau essayer, ce matin j’ai du mal à me concentrer… Mes pensées se dirigent aux tables d’accouchement des maternités d’ici, tables de ciment recouvertes de carrelage, rigides et froides, sur l’une desquelles, en ce moment, une des filles du projet de formation de filles non scolarisées de la FAR est en train d’accoucher…

Bien qu’étant une « privilégiée », parce qu’elle compte sur tout notre amour, soutien et aide, ici les choses sont comme elles sont, et il est en train d’accoucher « à poil »… sans anesthésie… à l’âge de 16 ans, cet âge entre l’enfance et l’adolescence…

Ce qui me réconforte c’est que Rosalie, la responsable du projet, est avec elle, elle ne va pas la laisser seule et lui donne la tendresse et compréhension dont elle a besoin en ce moment. C’est elle qui l’accompagne dans la salle d’accouchement, car sa mère ne sait pas lui donner cette marque de tendresse et de compréhension… Ici la culture de montrer « affection » n’est pas très présente dans les relations mères/pères et enfants…

Le fait que « AK » sache ce qui est en train de passer me réconfore également, parce que nous l’avons préparée, nous lui avons expliqué, et au combien douloureux cela va être, du moins rien ne va la « prendre par surprise ». C’est ici un luxe… Dans tout autre cas, sans le soutien d’une « FAR » derrière ce genre de grossesses précoces innattendues, qui sont malheureusement très courantes ici, les contractions peuvent se présente sans la jeune fille ne sache même pas qu’elle est enceinte, et ne sachant pas ce qui va arriver au cours de l’accouchement…

Nous ne savions pas de sa grossesse, ni elle-même, jusqu’à la fin du septième mois. Dans l’une de nos visites de contrôle des filles scolarisées du projet, (« AK » était en CM2), nous avons vu qu’elle avait les chevilles gonflées… Il n’y avait aucun autre signe de grossesse… Et c’est que la « machine » du cerveau est tellement incroyable, qu’elle est capable d’ordonner à l’organisme pour « cacher » les symptômes, jusqu’à ce que la jeune fille l’a su, et l’a accepté, moment  auquel son ventre, un ventre de presque 8 mois, s’est détendu et est sorti comme ça, sans plus, du jour au lendemain.

La tradition joue un rôle très important ici. Dès que la grossesse fut confirmée et avant même de l’annoncer à son père, nous avons dû trouver une maison d’accueil pour « AK ». Dans l’ethnie de sa famille, le fait qu’une fille ait une grossesse précoce, inattendue et sans être mariée, met en péril la vie du père de AK et le seul moyen d’empêcher que celui-ci meurt, est d’expulser la fille de la maison familiale sans laisser de trace d’elle, avant de signaler au père la nouvelle de la grossesse de sa fille.

En outre, la société a également quelque chose à dire dans ces cas et exige que la famille du père du bébé de prendre soin d’elle. Normalement, « AK », une fois expulsée de sa famille, elle serait allée s’installer dans la maison du père du bébé et prise en charge par eux.

Donc le panorama dans ces cas est le suivant : tu tombes enceinte (la plupart du temps sans consentement…) ; tu es expulsée de  chez toi; tu dois aller vivre avec la famille du garçon qui t’a laissé enceinte, des personnes que tu ne connais de rien; et tu ne peux pas revenir chez toi jusqu’à après l’accouchement et après que ta famille ait fait les sacrifices appropriés pour briser la malédiction de ta grossesse sur ton père…

La « chance » qu’a eu « AK » est que le garçon qui l’a laissée enceinte, un jeune de 20 ans, quelques mois plus tard a laissé enceinte une autre fille, et cette fille est allée vivre avec lui, par conséquent « AK » a été en mesure d’éviter son destin de « mariage forcé » avec ce jeune, et avoir ainsi la possibilité d’être une « mère célibataire », propriétaire de sa propre vie.

Au Burkina Faso, il y a une grande ignorance et l’absence totale d’information sur l’éducation sexuelle. « AK » nous a répété sans cesse qu’elle ne savait pas que sa conduite pouvait la laisser enceinte… et je la crois… C’est un sujet tabou qui ici n’est abordé ni à l’école et beaucoup moins en famille… Et l’arrivée, avec beaucoup de force, il y a quelques années, des nouvelles technologies, sans aucun type de contrôle ni de restriction, fait que les jeunes, qui ne sont pas préparés à gérer l’information, y ont accès de manière « négative » et sans surveillance…

Donc, comme  à tout malheur quelque chose de bien, grâce au cas de « AK », nous avons eu connaissance d’une réalité que nous ignorions et nous avons commencé quelques entretiens d’éducation sexuelle avec les parents et les garçons et filles des projets qui, contrairement au manque d’intérêt que nous attendions, ont eu un grand succès de participation de chacun d’entre eux.

Je finis ce post, pour lequel je présente mes excuses du fait de son extension car il a été plus long que prévu, avec l’annonce de l’arrivée à ce monde d’un beau bébé de 2kg800gr, et avec la paix que m’a transmise voir que « AK » sourie à nouveau ce qui ne lui arrivait pas depuis qu’elle avait appris sa grossesse. La vie continue avec un nouveau membre dans la grande  famille de la FAR !